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mercredi 10 juin 2015

L'amour du métier ou l'amour des élèves ? Part 3/3


“Receive children in reverence, educate them in love, and let them go forth in freedom.” Rudolf Steiner.
« Accueillez-les élèves dans le dévouement, éduquez-les dans l'amour et laissez-les aller dans la liberté » (Trad. CB)

Head, Heart and Hands, les trois inspirations/aspirations

Il n’est pas dit d’une façon explicite que Mr Chips aimait ses élèves, mais on comprend qu’il avait beaucoup d’affection pour eux et il se rappelait de chacun. Cette affection, conséquence de son expérience de l'amour (aimer et être aimé), lui a permis d’accueillir ses élèves autrement, avec une certaine sérénité et élégance, et de ne pas se sentir remis en cause chaque fois qu’un élève ne respectait pas le cadre de l’école. Ses appréhensions, ses peurs et ses colères de jeune professeur soupçonneux, se méfiant de comportements peut-être irrespectueux de ses élèves, avaient disparus.

Actuellement, de nombreux documents et brochures anglo-saxons dédiés à la pédagogie Waldorf Steiner, évoquent le triple Head, Heart and Hands (Tête, Cœur et Mains). Hélas, la traduction française : Tête, Cœur et Mains, abandonne la musicalité de la langue anglaise. Ces trois mots, dénués de leurs voyelles longues et douces et de la répétition des 3 consonnes H ouverts, perdent leur impact émotionnel.

Reste le sens : Head fait référence au mental, au travail intellectuel, Hands à toutes les activités manuelles et Heart à tout le ressenti et l’émotionnel. Pour la personne formée à la pédagogie Waldorf Steiner, cette triple perspective est bien connue, même si d’autres mots conviennent également, tels que le respect, l’accompagnement, l’épanouissement, la capacité, la liberté, etc. Rarement, on parle de l’amour.

L'amour, comme principe et comme idéal




L'expérience de l'amour qu'a (eue) chaque professeur est importante, me semble-t-il. Après l'avoir vécu, il peut savoir ce que c’est d’aimer et d’être aimé sans conditions.

Cet amour sans conditions, c'est-à-dire sans obligation en retour, est un amour suprême. Même soumis à des conditions, l'amour enseigne au professeur à aimer ses élèves dans le sens le plus pur, c'est-à-dire les aimer pour ce qu’ils sont, et non pas pour ce qu’ils devraient ou pourraient être...
Langue des signes

Ainsi se tisse une authentique relation entre élèves et professeurs. N’oublions pas que l'enseignant est le modèle de ce qu’il apporte à ses élèves : modèle de peur et sanctions ou d’amour et de solutions ? Comme Mr Chips, il a le pouvoir de le décider.

Un élève qui est aimé le ressent et se laissera influencer avec le temps. Même s’il continue à ‘faire des bêtises’, il les fera avec un autre cœur et probablement avec une autre intention. Le professeur, lui-même aimé, vivra de telles perturbations autrement, disons plus calmement.

Pour paraphraser un proverbe célèbre : « Aimez-vous les uns et les autres », je dirai :

« Aimez-vous d’abord vous-même, et ensuite, vous aimerez les autres ».

DGM - CB, mai 2015

dimanche 7 juin 2015

L'amour du métier ou l'amour des élèves ? Part 2/3




“Receive children in reverence, educate them in love, and let them go forth in freedom.” Rudolf Steiner.
« Accueillez-les élèves dans le dévouement, éduquez-les dans l'amour et laissez-les aller dans la liberté » (Trad. CB)

Langage du corps, langage du cœur et langage de l'esprit

Nous sommes loin de Mr Chips et de la brutalité des écoles d’une autre époque, mais la question de la relation entre l’élève et de son professeur reste cruciale et essentielle.

« Notre corps ne ment jamais »

Alice Miller, psychanalyste devenue psychothérapeute, est l'auteure d'un livre intitulé Notre corps ne ment jamais. Elle démontre les répercussions sur notre corps de nos émotions refoulées, et met en lumière les conséquences des actes de violence physique et mentale sur les enfants. Par des abus trop souvent associés à la morale et à la religion, on met souvent, sinon toujours, les enfants hors d’état d’aimer et de nouer des relations confiantes et sereines.

Parents et professeurs = même combat ou même amour ?

Aujourd'hui, le regard des parents sur le geste pédagogique, la discipline et les résultats ont évolué. Ni le titre, ni la parole du professeur ne sont plus « l’évangile ». Au contraire ! D'autant plus dans une école Waldorf Steiner, où chaque parent, sollicité moralement et financièrement dans le système scolaire, est partie prenante de l’éducation de son enfant.

Pour le professeur de langue, comme pour Mr Chips, la question de l'accompagnement des élèves restent toujours aussi pertinente. L’existence d’une liste de sanctions dont l’objectif est de faire peur à l’élève ne résoudra pas cette question complexe.. D'une part, l’efficacité des menaces de sanction n’est pas prouvée et d'autre part, elle semble en contradiction avec l’approche pédagogique d’une école Steiner Waldorf : dans la mesure où chaque professeur est libre de conduire sa classe, l’élève risque de connaître une discipline incohérente.

Enfin, il peut exister des écarts, jusqu'à une incompatibilité, entre les principes éducatifs existant à la maison et à l'école.

Autorité et discipline : comment trouver l'équilibre ?



Revenons à notre ami Mr Chips ! Il a découvert l’amour à plus de 40 ans plus. Peu à peu, son attitude face à ses élèves a changé. C'est ainsi qu'il s'est mis à les traiter avec humour, affection, attention. Toujours à l’écoute, avec une vraie connaissance de leur vie, chaque fois avec des anecdotes, il pose clairement ses limites. En cas de difficultés, il cherche une solution éducative plutôt que des sanctions, acceptant que les enfants soient des enfants (littéralement "les garçons", car les écoles ne sont pas mixtes !) :

‘Boys will be boys’


DM et CB, Mai 2015

À suivre : L'amour du métier ou l'amour des élèves ?

3ème partie/3 - Head, Heart and Hands, les trois inspirations/aspirations

samedi 30 mai 2015

L'amour du métier ou l'amour des élèves ? Part. 1/3


Il y a un « Avant » et un « Après »

  En 1934 est publié le livre de James Hilton, Goodbye Mr Chips. Son succès a été immédiat à tel point qu’en 1939 est sorti le film du même titre. Le comédien Robert Donat incarne un professeur distant et impopulaire, qui devient, grâce à l’amour d’une femme, un professeur inspiré, forgeur de caractère pour ses élèves. Il a gagné un oscar pour ce rôle.


Sans connaître l'ouvrage, vous pourriez imaginer qu’il s’agisse d’une histoire pleine de bons sentiments, assez mélodramatique et peut-être idéaliste.

Et en effet, pour une grande partie, c’est le cas.

L'école britannique et la discipline victorienne

L’histoire se déroule à peu près à l'époque de Rudolf Steiner, entre les années 1870 et 1935. Elle donne, me semble-t-il, une vision plutôt juste d’une école de garçons, malgré une certaine idéalisation des relations sociales. Cela dit, il est vrai qu’on infligeait alors les coups de bâton à une classe entière, sur rendez-vous, et chaque garçon avait droit à son tour à ses 3 minutes.

La version télévisée de 2002 sonne plus juste en ce qui concerne la vie d’une école privée de garçons. Beaucoup moins romancée, et plus factuelle, elle n'édulcore pas les mauvais traitements réservés aux nouveaux élèves par les anciens, ni la sécheresse des relations entre les professeurs et le Directeur de l’école. Par rapport à l'histoire originale, le réalisateur s'autorise une certaine liberté artistique, qui ne dénature pas pour autant l’impact de l’histoire.

En revanche, dans toutes les versions, la façon d’être de ce professeur Mr.Chips sonne admirablement juste, que son rôle soit écrit ou joué.


Le fait de connaître l’amour et de se savoir aimé et accepté par une femme sans condition, change le regard de Mr Chips vis-à-vis de lui-même et de ses élèves.

L'amour serait-il une prise de conscience ?

En 1870, nouvellement nommé dans cette école en tant que professeur de latin, Mr Chips cache sa timidité et son mal-être derrière ses sarcasmes et use d'une autorité acerbe pour discipliner ses élèves. Comme il obtient de bons résultats, il prend le manque d’affection de ses élèves comme une marque de respect pour ses compétences ; il ne se rend par compte qu’il confond respect et peur. En se résignant à son lot de solitude et de vie sans affection, il reste un célibataire endurci.

Les années passent. Un beau jour, il découvre l’amour, ou plutôt l'inverse ! Le fait d'être aimé lui enseigne l'amour. Grâce à cette femme, il apprend à exprimer de l'affection pour son entourage. Bien sûr, comme cela se doit, il devient le professeur le plus aimé et le plus populaire de l’école. Redevenu célibataire après la mort soudaine de sa femme, il est nommé au poste de Directeur pendant la grande Guerre, à un âge bien avancé. Pendant le conflit, nombreux sont ses anciens élèves qui sont tués : il a la lourde tache d’en faire l’annonce chaque semaine à l’assemblée des élèves.

La bienveillance pour la liberté

Aujourd’hui, les élèves comme la plupart de leurs professeurs n’ont jamais vécu une telle guerre et il leur est impossible de ressentir ce que ressentaient les parents et leurs enfants. C’était en grande partie une des raisons pour laquelle Rudolf Steiner a accepté l’invitation d’Emile Molt à diriger la première école Waldorf Steiner à Stuttgart en 1919. Il s'agissait d’éduquer les enfants pour leur liberté individuelle, et non pas pour les besoins de la société.


Voici pourquoi la bienveillance était un des principes de son approche pédagogique, qui, par ailleurs ne s'opposait pas à la punition corporelle, ni ne l'encourageait non plus.

David Miller et Céline Bernard, mai 2015 

À suivre : 
L'amour du métier ou l'amour des élèves ?
2ème partie/3 - « Langage du corps, langage du cœur et langage de l'esprit »

dimanche 10 mai 2015

Grande réforme des cursus de langues dans l'Education Nationale

On a plutôt l'habitude de distinguer les pédagogies. Il est clair que l'organisation des enseignements, voire leur finalité, présente d'importantes différences entre les écoles publiques et les écoles Waldorf. Mais les élèves appartiennent à une même société. Chaque classe d'âge est "poreuse" au sens où les uns et les autres s'influencent.

Voilà pourquoi il me semble intéressant de suivre l'évolution des cursus de langues dans l'éducation nationale.


Après une application relativement enthousiaste des directives de l'Union Européenne, qui ont conduit à la mise en place de certificats divers et à une réflexion de fonds sur les méthodes d'enseignement des langues "à la française", un net recul est dénoncé aujourd'hui par les enseignants qui devront appliquer dès la rentrée 2015 la réforme publiée tout récemment en avril.


Voici la pétition de mai 2015 qui expose les revendications des enseignants d'allemand :


Monsieur le Président de la République, Madame la Ministre de l’Education Nationale, Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères,

Nous attirons votre attention sur les conséquences désastreuses qu’aurait le projet réforme du collège présenté, non seulement sur le niveau de maîtrise des langues étrangères, mais aussi sur le nombre de germanistes en France.

Le saupoudrage d’heures d’enseignement des langues vivantes ne permet pas d’acquérir les automatismes indispensables à une bonne maîtrise de la langue : Pour progresser, il faut 3 heures minimum par semaine, que ce soit au collège ou au lycée !

Les engagements bilatéraux entre la France et l’Allemagne, réaffirmés par vous le 22 janvier 2013, doivent être respectés : la France manque de germanistes et l’allemand constitue un atout dans la recherche d’emploi et la construction européenne.

Sans les classes bilangues et les classes européennes de collège, vous condamneriez à terme les classes européennes de lycée, les sections Abibac, les échanges individuels et collectifs, ainsi que les efforts et l’existence même du Secrétariat Franco-Allemand pour les échanges en formation professionnelle, de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse, de l’Université Franco-Allemande !

C’est pourquoi nous demandons pour l’avenir de la jeunesse de notre pays et pour la crédibilité de nos engagements internationaux :

1. Le maintien du dispositif bilangue tel qu’il existe actuellement avec au moins 3 heures hebdomadaires pour chaque langue, que ce soit pour assurer la continuité ou pour commencer l’allemand en 6°.
2. Le maintien du dispositif des classes européennes en collège avec une dotation fléchée de 2 heures hebdomadaires pour chacune des deux années de collège, avec un prolongement au lycée par un renforcement linguistique et une discipline non linguistique enseignée en langue vivante.
3. De ne pas généraliser la 5°LV2 à moyens constants, soit 2 heures hebdomadaires sur 3 ans au lieu de 3 heures hebdomadaires sur 2 ans - ce qui aurait comme effet que la langue soit moins bien maîtrisée qu’avec le système actuel !


Signataires :
Thérèse Clerc, Présidente de l’ADEAF
Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France 

 Dans ce contexte, encore plus crucial quand on connaît le nombre d'écoles Waldorf en Allemagne et la sensibilité des enseignants à cette pédagogie, la réflexion des écoles Waldorf françaises en direction de l'apprentissage des langues vivantes fait figure d'oasis dans un désert annoncé !

Je souhaite en tous cas à tous les spécialistes de langues d'être entendus quand ils demandent le renforcement des heures d'enseignement !

Céline Bernard.

lundi 4 mai 2015

Le "geste pédagogique" en question


On dit que, dans le système Steiner-Waldorf, chaque professeur est libre de faire comme il voit, comme il entend et comme il le ressent dans ses cours.

Cette liberté est possible tant que tout fonctionne bien,
et aussi tant qu’il est soutenu par ses collègues,
tant qu’il n’y a pas d’échos négatifs,
tant que les parents voient que tout se passe bien pour leur enfant,
tant que l’ambiance est bonne et que les échos sont positifs…
C'est une quadrature du cercle, quelque part.

On dit que la pédagogie Waldorf est la pédagogie de la liberté.

La liberté d'accord. Pour autant,cela ne veut pas dire que le professeur est libre de faire n’importe quoi, en principe !
Le bien-être du professeur joue en sa faveur et rejaillit sur ses élèves, sur ses collègues, sur leur entourage tout entier.


On dit qu'il faudrait être capable, le jour même, de prévoir l’état de ses élèves, -sont-ils calmes et attentifs, ou agités et déconcentrés ? avant de rentrer en classe.

Hélas ! C'est totalement impossible ! Cela dit, nous pouvons prendre l'image de la météorologie pour refléter l'atmosphère d'une classe. Aujourd'hui, il est plus facile de prévoir la météo de nos jours, de savoir si on a besoin de prendre un pull ou pas, un parapluie, des bottes ou des baskets qu’il y a 50 ans. Autrefois, les prévisions étaient peu fiables, tandis que l'ambiance de classe était plutôt stricte et prévisible.
Aujourd'hui c'est l'inverse.Pour citer les récents propos d'un professeur de classe, de plus de 20 ans d’expérience, : « Même si je connais bien chaque élève, avant de mettre les pieds dans la salle de classe, je ne sais pas ce qui va arriver.»


On dit que l'autorité se perd et qu'il faudrait revenir aux fondamentaux de nos pères, justement.

De nos jours, les professeurs, au contraire de leurs prédécesseurs d’il y a 50 ans, vivent une incertitude certaine, et sont parfois désorientés, autant que leurs élèves. Le temps est bel et bien dépassé de ‘rosser’ nos élèves pour assurer le calme et la sérénité de la classe ! C'est une solution simpliste et illusoire que d'enseigner sans imagination, sur la base d’un comportement très strict, sévère et borné, sous la menace de sanctions et d'une pédagogie sans créativité et dogmatique, relayée par des photocopies ou des manuels recyclés chaque année. Le professeur-oligarque face à des élèves respectueux, bras posés sur le bureau, en écoute concentrée est une image d'Épinal déconnectée de la réalité pédagogique, et a fortiori dans le système Waldorf Steiner.





Alors comment renouveler l'approche de l'enseignant, en fait le « geste pédagogique » ?



En un sens, il faut savoir faire confiance à cette dynamique collective qu'est l'école. Plus le cours s'inscrit dans un système bienveillant et ouvert, plus l'enseignant prend part à ce système et lui construit en même temps qu'il est accompagné dans sa pratique, plus il sera en mesure d'apporter à ses élèves une présence confiante, forte et aimante. Cette telle façon d'être positive aura, forcément, une influence, avec le temps, sur les élèves et leurs propres façons de se comporter.

David Miller et Céline Bernard